Discours prononcé par Monsieur Pierre Frieden, Ministre de l’Education National, lors de l’inauguration du « Monument National de la Grève 1942 » , le 30 septembre 1956
Altesses Royales, Excellences, Mesdames, Messieurs, chers concitoyens
Il est dans le cours de l’existence d’un peuple, des jours qui émergent de la platitude des semaines, comme des sommets de montagnes émergent de l’uniformité de la plaine. Ce 30 septembre 1956 est un de ces jours privilégiés. Par les souvenirs qu’il évoque, par les émotions qu’il renouvelle, par les pensées qu’il éveille, par l’atmosphère de recueillement et de méditation qu’il crée, il prête, a cette ville des Ardennes, la gravité, la solennité d’un lieu de pèlerinage. Par la présence de notre souveraine, Madame la Grand-Duchesse et de Monseigneur le Prince de Luxembourg, par la participation du gouvernement, dont le président, retenu à l’étranger par ses devoirs politiques, m’a prié de dire qu’il est en pensée avec nous en ce moment, par la présence du pouvoir religieux, et du Corps Diplomatique, de la Chambre des Députés et les administrations de l’Etat, par l’affluence exceptionnelle du peuple luxembourgeois et des amis de la Résistance nationale et internationale cette cérémonie se trouve élevée au rang d’une manifestation nationale et internationale. Depuis des années nos villes et villages rivalisent d’un zèle patriotique exemplaire pour ériger à la mémoire des victimes et héros de la guerre, les monuments de la fidélité et de la gratitude. En ce jour du 30 septembre, dans la Cité martyre, métropole des Ardennes luxembourgeoise, nous sommes venus inaugurer un monument consacré non seulement à des morts, mais aussi à un événement de notre histoire nationale.
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Le soir même du 30 août, pendant que sur la vaste plaine du glacis les carrousels de la foire viraient dans l’obsédant tournoiement de la musique, les chefs de la résistance organisée se réunirent par petits groupes, les uns dans les allées enténébrées du parc, les autres dans leurs repères clandestins. Il fut décidé d’agir au grand jour : Le lendemain le mot d’ordre vola du Sud au Nord et du Nord au Sud : Grève et protestations, et la consigne fut suivie. La grève éclata le 31 août à Esch-sur-Alzette, où le coup de sirène donna le signal, auquel les ouvriers obéirent en masse. Dans la capital, à Wiltz surtout et d’autres villes et villages, les magasins se fermèrent, les fonctionnaires désertèrent leur poste, les démissions affluèrent dans les organisations imposées, les lycéens abandonnèrent leur classe. Ce fut un beau mouvement de révolte, spontané à la fois et organisé. Si jamais au cours de notre histoire, le peuple luxembourgeois s’est haussé à l’héroïsme pur. C’est bien ces journées de septembre, que ce monument de Wiltz veut illustrer et éterniser. Certes nous avions sous-estimé la force de l’ennemi, nous avions sur-estimé les nôtres. Nous avions prévu des sanctions sévères, destitution et déportation. Mais nous n’avions pas prévu l’effroyable brutalité. La monstrueuse barbarie qui allait s’abattre sur nous. Seul ceux qui ont été témoin des journées et des nuits de septembre, savent ce que nous avons enduré d’angoisse dans les sombres réduits de la prison du Grund, sans lumière et sans aire. Debout le jour, couchés la nuit sur de sordides grabats, traqués par des joliets, fous de rage, toujours plongés dans les ténèbres que rien n’éclairait, pas une lumière, pas un espoir. Après dans les baraques de Hinzert, les corps épuisés, les âmes affolées, nous avons tremblé comme tremble la terre, sous la secousse des séismes. Et quand arriva le moment fatal, où nos camarades choisis pour le coup de nuque, et pour la balle meurtrière, furent commandés pour la marche funèbre vers la sapinière. Ceux qui les ont vus partir en chemise du camp, escortés de leurs bourreaux et ceux qui entendirent la salve meurtrière sous les sapins du bois, sentirent leur sang se glacer et restèrent marqués à jamais dans leur être par l’horreur de ce sombre destin, l’admiration devant le courage des héros, la pitié pour leurs jeunes vies anéanties et leurs familles désolées. Puis ce fut après les emprisonnements et les fusillades, l’interminable cortège des déportations en masse, pendant que se déroulait à travers le pays cette abominable chasse à la jeunesse, rebelle au recrutement. La lutte de tous les jours et toutes les nuits menée avec mille aléas et risques par nos organisations de résistance contre la police allemande, contre la Gestapo et contre quelques traîtres de pays. Mes trêves de souvenirs lugubres aux historiens de conclurent de raconter la dramatique époque et de la résistance et la sombre tragédie d’un petit peuple luttant à mort contre un ennemi tout puissant.
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Le monument de la Grève portera devant les générations d’aujourd’hui et de demain témoignage des forces morales qui dirigées dans l’esprit de notre millénaire de la civilisation occidentale, et de tenir à l’échec les forces de négations et de destructions des valeurs sur lesquelles repose notre vie et notre civilisation. C’est cet esprit que nous entendons entretenir dans ce pays, dans cette Europe et dans cette humanité, et dont le monument de Wiltz sera un des symboles et peut-être des foyers. Il y a dans la ville de Ravenne une chapelle, érigée autour du tombeau du plus grand poète italien Dante. Chaque année le maire de Florence, sa première patrie, apporte pour nourrir la flamme du souvenir la réserve d’huile, cueillie sur les oliviers de sa cité. Refaisant à notre tour, le geste du maire et portant chaque année dans ce monument l’offrande des sentiments et des grandes visées, recueillis dans le cœur et l’esprit de notre peuple, pour que ne s’éteigne jamais la flamme qui a fait jaillir le feu de la Grève.
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