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Texte de Monsieur Pierre Frieden,  Ministre de l’Education National, dans la brochure parue à l’occasion de l’inauguration du « Monument National de la Grève 1942 » , le 30 septembre 1956

Nos années fuient comme la traînée d’ombre que projette sur les champs d’automne le tire-d’aile des oiseaux-migrateurs ; l’histoire de nos jours s’inscrit en lettres pâles sur ces ombres fuyantes et évanescentes.

Et tout est dit de notre activité et de nos agitations ? Même le souvenir des plus grands, griffonné négligemment sur les tables fragiles de la mémoire des hommes s’efface bientôt. L’oubli est notre partage. Oubli bienfaisant et heureux des futilités et vanités de la vie, de nos cupidités basses. Oubli fatal cependant et injuste, quand il frappe ce qui doit survivre comme legs précieux de l’humanité, germe d’avenir, d’élévation et de progrès.

Voici quatorze ans que, dans ce pays faible entre tous, terrassé par la force brutale et étranglé par la terreur, des hommes de chez nous, mus et soutenus par les seuls ressorts de l’amour de la liberté et de la patrie, se sont haussés au niveau de l’héroïsme le plus pur et sont apparus un moment au pinacle de l’histoire national, de l’histoire mondiale.

Les valeureux qui ont déclenché la grève de 1942 et fait déferler sur le pays, du nord au sud, une vague de colère, de dégoût et de révolte contre le crime de la conscription et de l’annexion, attestant au monde entier la volonté du peuple de rester fidèle à son passé, ont infléchi le cours de notre histoire. Ils ont forgé un anneau de notre destin national, assuré notre continuité, préparé notre avenir.

Nous ne pouvons pas les oublier sans nous renier nous-même. Que donc ce phare érigé par la volonté et la générosité du Peuple, du Gouvernement et de la Résistance dicte aux générations présentes et futures le devoir du souvenir, de la gratitude et de l’exemple.

Qu’il leur rappelle à jamais la date fatidique du 31 août 1942 qui vit se consommer un des grands crimes de l’histoire ; mais aussi un des grands sursauts de défense, la Grève qui éclata sur cette lugubre comme une fusée d’éclairs suivie d’une tornade de terreur : nos compatriotes traînés dans les prisons et camps de concentration, torturés et assassinés au camp de Hinzert, déportés en masse dans les régions de l’Est.

Combien, aujourd’hui, les événements de 1942 semblent lointains, brumeux et fantomatiques, invraisemblables et irréels ! Qui s’en souvient encore avec la précisions et le relief d’une réalité brutale, macabre et sanglante ?

La mauvaise mémoire des uns, la mauvaise conscience des autres se conjurent pour reléguer à l’arrière-plan ce qui devrait être porté et maintenu au faîte de l’Histoire. Il est temps d’ériger contre le courant qui emporte nos existences et nos jours vers l’immensité de l’oubli, le Phare du Souvenir, posé sur le roc des Ardennes et élevé dans les airs comme une offrande et une promesse.

Les peuples de l’Antiquité tenaient à inscrire les hauts faits et gestes des contemporains dans le marbre et la pierre tutélaires, pour que les générations éphémères arrêtent, un moment, leur course rapide et méditent la leçon du passé.

Ils dressaient sur les collines, qui bordent la Méditerranée instable et fuyante, les lanternes et les stèles, symboles du souvenir et de la durée que les siècles ont épargnés. Leurs poètes chantaient, en vers immortels, les hommes et les faits dignes de survivre aux générations qui meurent, et leurs hommes d’Etat réglaient comme un rite religieux la récitation des épopées pour féconder la vie du peuple et enrichir son âme des trésors du passé.

Car il y a  une force mystérieuse qui survit à la mort des choses et des hommes, source vive qu’on peut entendre murmurer dans les souterrains de l’Histoire, mémoire de l’Humanité.

Le Phare du Souvenir, que nous inaugurons en ce jour de septembre, s’élève sur une terre fidèle et sur un passé qui recèle bien des trésors d’énergies morales, de grandeur et de vitalité nationales. Il monte dans les airs et projette ses lueurs sur le pays et au-delà des frontières, non pour diviser, mais pour unir ceux qui veulent qu’à tout jamais la liberté et la dignité des vies humaines demeurent les fondements de notre civilisation.

 

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